19 avril 2005

 

L'Europe et l'abîme - Schizophrénie et décadence des experts


Depuis plusieurs semaines, le spectacle de la marche forcée pour le "Oui", menée au tambour par nos bons messieurs des ministères et des partis, égrène les symptomes de la rupture entre la France et son gouvernement. Les légumes diverses tiennent à propos du référendum un discours cohérent, intellectuellement défendable, pour inciter les populations à voter "Oui", seule bonne réponse possible.Mais ca ne passe pas.
Le débat sur l'Europe est particulièrement révélateur de l'imposture des élites, qui ne tirent plus leur légitimité de la base populaire, mais d'un système de cour qui coopte, encense ou précipite dans la géhenne tel ou tel selon sa conformité à un certain mode de pensée ou certain comportement.
Les gouvernements successifs ont perdu leur légitimité en se montrant inaptes dans leur champ de compétences habituel. Plus de projet porteur, un chomâge qui s'infiltre et déchausse les strates les plus assises de la société civile, les gouvernants sont stériles. Voire inutiles. Certaines voix dénoncent cette situation.
Quoi d'étonnant par exemple à la prolifération de blogs libéraux, voire ultra-libéraux, qui exploitent la corde minarchiste sur tous les modes ? Puisque l'Etat est incapable d'améliorer la vie sociale, alors il faut circonscrire son action à ses domaines les plus régaliens (sécurité du territoire et des individus, haute justice).
La plupart des citoyens se contentent de survivre, de plus en plus éloignés de la "politique" qui ne leur apporte plus ni espérance (la fin des idéologies...), ni confort matériel (mais ce n'était pas tant l'Etat que les cycles répétés de croissance des années d'après-guerre qui ont apporté ce confort). En l'absence de dynamique, le coût de la vie grimpe et la vie quotidienne devient plus chère chaque jour, assurant du même coup une certaine tranquillité des masses.
Digression : Imaginons un instant le retour à une société avec un faible chomâge, principalement conjoncturel. En même temps qu'un coût de la vie nettement réduit, qui permettrait la vie de bohême. Bref, les années 60-70. Conséquence immédiate : le travail devenant facile à trouver et pas si nécessaire (un seul salaire dans le couple suffit), quid des dérives patronales, qui profitent pour certains de la précarité de leurs salariés ? Quid des salaires, sinon une très libérale augmentation pour attirer les travailleurs ? Quid des minimas sociaux, en baisse puisque moins de parents au chomâge ?
Inversement, un fort taux de chomâge conjugué à une hausse du coût de la vie sans augmentation des salaires, et c'est la tenaille sur toutes les classes moyennes et laborieuses, ce qui les empêche de trop penser et de descendre dans la rue. Les classes les plus pauvres sont maintenues, elles, sous perfusion à coup "d'accès aux droits" et d'allocations diverses, dispensées par des travailleurs sociaux payés pour maintenir une certaine paix sociale.
Conséquences physiologiques de cette construction économique : on a créé les conditions d'une schizophrénie galopante, qui pousse nos gouvernants à croire qu'ils ne doivent convaincre que les bobos parisiens du bien-fondé de leur discours, tout être provincial et/ou pauvre étant par nature un Untermenschen tout juste bon à payer ses impôts (digression : tout système génére sa réaction, et nos énarques construisent les conditions d'apparition d'un mouvement collectif de non-paiement des impôts) et à descendre dans la rue sur commande des enseignants trotskistes et des syndicats acquis depuis longtemps à ce système qui les nourrit. On se sustent donc d'un ersatz de discours politique, genre Mamamouchi surpris prêchant la bonne parole aux djeunz ou articles dythirambiques sur le Oui à la Constitution d'un socialiste embourgeoisé (Jacques Julliard dans le Nouvel Obs du 7 avril).
Et puis le référendum, c'est aussi une occasion superbe de taper sur un groupe qui d'habitude se terre à l'abri de leurs études et de leurs bureaux : les experts. Entre l'expert en Europe (VGE) qui réussit son coup de Jarnac en pondant un texte de droit que même les experts juridiques ne comprennent pas, l'expert agricole qui décrète la taille du concombre, l'expert en normes d'hygiène qui ferme les petits fromagers français, l'expert en bonne santé économique qui décrète la croissance du fond de sa calculatrice, et tous ces experts qui, à Bruxelles, savent mieux que nous la voie de notre bonheur, c'est tout de même une bonne occasion de leur mettre un grand retour de balancier. Songez qu'en 1991, on le pressentait, mais on avait quand même voté oui sous la pression. Ca fait quinze ans qu'on voit les dégâts, que les vessies se sont dégonflées, et que le bonheur promis s'est métamorphosé en monstre tâtillon et centralisateur. Aujourd'hui, les experts nous demandent un blanc-seing pour continuer dans le flou totalitaire. L'illisibilité de la Constitution est un signe en lui-même de sa provenance : il s'agit d'un texte long et obscur, tatillon et omniprésent, qui permettra aux experts d'embrouiller les citoyens et de s'arroger une omnipotence écrasante.
Alors, les populations peuvent-elles refuser cette rare occasion de rosser les savants fous qui pensent nos vies et nos existences économiques et décrète la joie par l'Europe ?

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