16 février 2005

 

Le rêve multiculturaliste européen

« Il me semble que la construction d'une communauté politique particulière doit se fonder non seulement sur des valeurs, objets moraux flottant à la surface des sociétés, mais sur une histoire, une culture, une manière d'être, de penser et d'agir communes. Avec la Turquie, l'UE deviendrait une communauté universelle tronquée, tout aussi incapable de défendre les intérêts et de promouvoir l'influence des Européens que d'assurer le règne du droit et de la paix universelle. Trop éclatée pour être forte et solidaire, trop étroite pour incarner la communauté internationale tout entière, elle ne pourra qu'être un enjeu passif de la rivalité des empires qui se disputeront la planète. Pour les Européens, la tentation de l'universel se confond avec celle de la dissolution et du néant (…) L'Europe est une création du Haut Moyen Âge. Elle est née de la conjonction de trois phénomènes la chute de l'Empire romain qui a cédé la place, pour le meilleur et pour le pire, à un système politique éclaté entre plusieurs États indépendants et qui a libéré les forces productives d'une confiscation parasitaire des richesses par l'État ; une révolution religieuse, le triomphe du christianisme augustinien, qui a permis l'émancipation progressive du pouvoir politique et du savoir intellectuel ; la conquête arabo, puis turco-musulmane, qui a fixé le territoire européen en en retranchant définitivement la rive sud de la Méditerranée. On s'indigne aujourd'hui de constater que la frontière sud de l'Europe est historiquement une frontière religieuse, frontière épaisse au demeurant, marquée par le flux et le reflux des Ottomans, comme si la reconnaissance de cette réalité était de nature à mettre en péril le pluralisme religieux et la neutralité de la puissance publique. Le politiquement correct confine ici au déni de réalité. Il est aberrant de nier, à la seule lumière de ce qu'est devenue la religion chrétienne à l'ouest de l'Europe, que chaque religion n'est pas cantonnée au for intérieur de la conscience individuelle, mais qu'elle joue un rôle central, et chaque fois différent, dans la représentation que les hommes se font d'eux-mêmes, de leurs rapports aux autres et de leur relation à la politique. Comment ne pas voir que les destins historique et culturel de la chrétienté et de l'Empire ottoman n'ont pas suivi sur la longue durée et ne suivent toujours pas, aujourd'hui, le même cours (…) Le rêve multiculturaliste, l'idée que l'UE est faite pour accueillir l'autre, le différent et non le semblable, pour rejeter les déterminismes hérités de l'histoire et de la géographie, a tout emporté sur son passage. L'Europe de l'intermédiation universelle, celle de Jean Monnet, l'a emporté sur l'Europe de l'enracinement continental, celle de Robert Schuman.»

Jean-Louis Bourlanges, essayiste et député européen UDF, interview au « Figaro » du 28/12/2004


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