13 février 2005

 

La société ouverte et ses ennemis par Gilad Atzmon

Article de Gilad Atzmon, qui s'interroge sur les raisons de la narration d'Auschwitz par les tenants d'une société dite "ouverte".

The Open Society and its Enemies - The Story of Auschwitz by Gilad Atzmon

Sixty years after its liberation, Auschwitz has become an international political event. It is not a matter of coincidence, and I feel that we should spare a moment asking ourselves: why now, why Auschwitz?
Living in a scientific technological environment, it is natural for most commentators to judge any given narrative reflecting on its positive contents, i.e. the story it tells, the facts it picks up on and the message it conveys. When it comes to Auschwitz, it is always the terrifying numbers, Mengele and the selection, the clinical mass murder, the Gas Chambers, the trains, the famous Arbeit Macht Frei above the front gate, the death march just before liberation, etc. And yet, I would...


Traduction en français par Marcel Charbonnier :

Soixante ans après sa libération, Auschwitz est devenu un événement politique international. Cela ne doit absolument rien au hasard et je pense que nous devons nous arrêter un instant, et nous poser cette question « Pourquoi Auschwitz ? Pourquoi Auschwitz maintenant ? »
Il est naturel, pour la plupart des commentateurs vivant dans un environnement hautement technologisé, de juger toute narration en ne prenant en compte que ses contenus positifs. Par exemple l'histoire qu'elle raconte, les faits qu'elle retient, le message qu'elle véhicule... Dans le cas d'Auschwitz, il est toujours question de nombres effrayants, de Mengele et de sa sélection, de l'assassinat de masse élevé en science froide, des Chambres à Gaz, des trains, de la fameuse inscription « Arbeit Macht Frei » [« Le travail rend libre »] au-dessus du portail principal, des marches de la mort juste avant la libération, etc., etc. Pourtant je pense qu'il est, à tout le moins, éclairant de montrer ce que la narration d'Auschwitz sert à cacher. Tout récit historique peut opérer à la manière d'un
écran de fumée ; les narrations sont redoutablement efficaces quand il s'agit de susciter la cécité collective. Auschwitz et la narration de l'Holocauste, de ce point de vue, ne font pas exception à la règle.
Ainsi, sans nous perdre dans les multiples questions concernant la véridicité du récit le plus largement admis de l'Holocauste, nous pouvons sans risque nous poser la question de savoir à quoi sert la Narration d'Auschwitz ? A qui profite le compte (en banque) « Auschwitz » ? Nous sommes fondés à nous demander pourquoi la narration holocaustique officielle est-elle aussi largement publicisée par des institutions
politiques aussi diverses et antagoniques ? S'agit-il du résultat d'une propagande hautement sophistiquée, ourdie par des juifs ? Je n'en suis plus aussi sûr qu'avant.
A la surface des choses, la réponse à ces questions est simple l'image dévastatrice d'Auschwitz et du judéocide nazi constitue, en elle-même, un argument imparable contre le nationalisme, le racisme et le totalitarisme.
Dans l'acception actuelle du récit sur l'Holocauste, chacune de ces trois dérives idéologiques est perçue comme un ennemi de l'humanité. Mais force est bien d'admettre que ce ne sont ni le nationalisme, ni le racisme, ni le totalitarisme qui ont tué tant d'êtres humains innocents à Auschwitz. Les idéologies ne tuent pas ce sont toujours des gens, qui tuent. Quelle qu'en soit l'idéologie.
Mais cela va un peu plus loin encore dès lors que nous avons l'esprit l'image d'Auschwitz latente en nous, nos penseurs et nos politiciens libéraux occidentaux nous dressent avec enthousiasme une vision naïve de notre réalité sociale, en nous proposant une vision binaire et simpliste du monde.. D'un côté, il y a la société ouverte et, de l'autre il y a ses innombrables ennemis. Dans cette vision du monde, il n'existe qu'une seule sorte de société ouverte, mais beaucoup, beaucoup d'ennemis divers et variés.
Toutefois, il est important d'indiquer que la société ouverte est un lexème vide de contenu, qui ne signifie vraiment pas grand-chose dans la réalité, autant dire rien. Ainsi, il semble qu'afin d'être admis comme membre de ce club « ouvert », en réalité extrêmement exclusif, tout ce que vous ayez à faire, c'est. participer aux « bonnes » guerres ! Le président Bush, un homme aux performances langagières particulièrement déficientes, a été spectaculairement éloquent en présentant l'axiome occidental qui définit au mieux la période post-Auschwitz « Soit vous êtes avec nous ; soit vous êtes contre nous ! »
Etre avec « nous », c'est-à-dire être parmi les « ouverts ». Cela signifie que vous croyez que c'est « nous » qui avons libéré l'Europe, « nous » qui avons libéré Auschwitz, toujours « nous » qui avons sauvé les juifs, et encore « nous » qui continuons inlassablement à apporter la no tion de démocratie jusque dans les coins les plus reculés de notre planète en ébullition. Le fait que vous soyez avec « nous » implique votre acceptation du fait que nous sommes la voix du monde libre. Cela signifie, aussi, que vous savez que vous êtes inconditionnellement libre. C'est, fondamentalement, une nouvelle forme de tautologie « vous êtes libre, même si vous ne l'êtes pas ! » Etre avec « nous », cela signifie que vous pensez que le monde s'achemine rapidement vers un gouffre sans fond, en l'occurrence un clash entre civilisations, dans lequel vous êtes un bon judéo-chrétien innocent et éclairé, alors que les autres sont de sombres monstres fondamentalistes, ou tout au moins, des monstres en puissance. Etre avec « nous », cela signifie que vous n'êtes pas supposé poser trop de question sur notre propre conduite immorale. Ainsi, vous ne demandez pas pourquoi Bomber Harris & co. ont assassiné 850 000 civils allemands, en pilonnant les villes allemandes et non l'infrastructure industrielle nazie ?
C'est bien... Continuez, surtout, à ne pas poser cette « mauvaise » question!
Etre libre, dans une société ouverte, implique que vous ne posiez jamais de questions sur Hiroshima. Au cas où vous seriez assez stupide pour soulever le problème, vous seriez bien avisé d'admettre pour vérité le mensonge officiel « c'était la meilleure façon d'abréger cette horrible guerre ». Ah bon, ben, alors. Etant un individu libre, vous ne demanderez pas s'il était moral de laisser deux millions de morts derrière nous au Vietnam. Le fait que vous soyez avec nous implique que vous n'avez pas à poser toutes ces questions idiotes et lassantes, puisque le summum du mal, c'est Auschwitz. Auschwitz, c'est le socle de la faiblesse
humaine, et n'oubliez jamais que c'est nous qui avons arrêté cette horreur !
Compris ! ? !
Resituons les choses, dans leur vérité. Auschwitz, cela ne fait pas l'ombre du moindre doute, était un endroit horrible. Mais malheureusement, ce n'est pas le summum du mal, pour la simple raison que le mal ne connaît ni limite, ni échelle. Mais, pour être historiquement rigoureux, ce n'est même pas «nous » qui avons libéré Auschwitz. Il semble que ce soit Staline, l'autre mal, qui l'ait fait. C'est Staline qui a donné à tant de juifs, de prisonniers de guerre, de prisonniers politiques, de Tziganes et d'autres forçats la possibilité de revoir la lumière du jour. Mais encore une fois puisque vous êtes un être libre dans une société ouverte, vous n'avez pas vraiment besoin de faire attention à ce genre de petits détails historiques sans importance. Il semble qu'Auschwitz soit absolument indispensable à notre image occidentale baignant dans le contentement de soi. S'il a besoin du pétrole irakien, le président américain n'hésitera pas une seconde à comparer Saddam à Hitler. Nous ne tarderons pas à apprendre qu'il faut absolument libérer le peuple irakien de son « Auschwitz ». On connaît déjà la suite. Hélas !
Auschwitz étant tellement crucial pour les décideurs politiques américains, il n'est nullement surprenant que pas très loin de la résidence du Président des Etats-Unis se trouve un énorme musée de l'Holocauste dédié à la mémoire du peuple juif et à ses libérateurs héroïques. Ce musée n'a pas pour fonction d'évoquer la mémoire de personnes disparues, ni même des crimes contre l'humanité. Non il sert à maintenir l'illusion d'une société ouverte. Il a pour finalité de maintenir une narration très spécifique. Il s'agit, ni plus, ni moins, de démontrer à quel point « nous » sommes dans le vrai, et à quel point « eux », c'est-à-dire les autre - quels qu'ils soient - sont catégoriquement dans l'erreur.
Ce musée n'a pas réellement trait à la souffrance juive. Je suppose qu'il y a certains faits fondamentaux que le musée ne partagera jamais avec ses visiteurs. Par exemple, il n'expliquera pas aux Américains de passage que le gouvernement américain a adopté une politique d'immigration extrêmement restrictive, qui n'a jamais été modifiée, même durant les années 1933-1944, afin d'empêcher les juifs d'immigrer aux Etats-Unis. Il évitera de dire que le gouvernement américain a refusé ou fait obstacle aux propositions de négociation des Allemands, visant à éloigner les juifs des territoires sous co ntrôle nazi. Plus important il cachera le fait que l'aviation américaine n'a jamais reçu l'ordre de mettre hors d'état la machine à tuer des nazis. Ni les voies de chemin de fer y conduisant, ni le camp même d'Auschwitz n'ont jamais été bombardés, ni par la Royal Air Force
britannique, ni par l'aviation américaine. Il semble bien qu'une négligence réellement meurtrière ait été commise par le processus de décision américain, sur cette question. Ainsi, le 20 août 1944, 127 forteresses volantes escortées de cent avions de combat Mustang ont réussi à déverser leurs bombes sur une usine située à moins de quinze kilomètres d'Auschwitz.
Aucun de ces avions n'a reçu l'ordre de dévier un tant soit peu de sa trajectoire afin d'aller bombarder le camp de la mort.
Rien de tout ceci ne sera évoqué dans le musée de l'Holocauste américain. Ces histoires ne collent tout simplement pas avec l'image de héros redresseurs de torts que les Américains ont d'eux-mêmes. L'histoire d'Auschwitz est en réalité l'histoire de la brutale négligence anglo-américaine. La version admise de la narration d'Auschwitz est fondamentalement un mythe destiné à justifier l'expansionnisme américain. « Auschwitz », c'est le pilier moral de l'idéologie américaine. Le musée de l'Holocauste est là pour dire aux Américains ce qui risque de se passer quand tout ira de travers. Aussi triste que cela paraisse, tout va à vau-l'eau, dans l'Amérique d'aujourd'hui, et le musée de l'Holocauste n'y change rien. La raison est simple lorsque l'image du mal est infusée dans votre héritage culturel sous la forme du discours d'autrui, vous pouvez très facilement devenir aveugle au fait que vous-même, vous êtes déjà, en tant que tel, le mal. Comme leurs clones israéliens, les Américains ont oublié de se regarder dans la glace.
Dans le cas de l'Amérique, la narration de l'Holocauste apporte de l'eau au moulin de la philosophie politique expansionniste de la droite. C'est au prétexte d'empêcher un nouvel Auschwitz que les Américains enverront leurs armes au Vietnam, en Corée, en Irak. Dans tous les cas, ce sont eux, les libérateurs. Jusqu'à la fin de la guerre froide, il y avait en face des communistes à combattre, il y avait un mal réel, concret, en chair et en os... Mais aujourd'hui, le mal devient de plus en plus difficile à cerner, de plus en plus abstrait. De fait, la seule façon de matérialiser quelque peu l'ectoplasme extrêmement vague de l'ennemi, le seul moyen de lui donner un peu de chair, c'est de le comparer à Hitler.
Le cas européen est un peu différent. Aussi étrange cela paraisse, en Europe, c'est la gauche parlementaire qui capitalise sur Auschwitz. Aussi longtemps qu'Auschwitz sera là, et bien là, profondément ancré dans le discours dominant quotidien, la droite ne pourra jamais relever la tête. La gauche consensuelle européenne est dans une dépendance absolue vis-à-vis de la narration holocaustique et de la saga auschwitzienne. Il semble bien qu'Auschwitz représente la dernière barricade que la gauche puisse conserver, afin de repousser la possible renaissance de la droite. En Europe, tout sentiment d'aspiration nationale, voire même une simple préoccupation démographique, qui risquerait de ressembler, même de très loin, à de la xénophobie, est immédiatement stigmatisée et dénoncée comme une « résurgence du nazisme ». Dans cette vision oppressive du monde, les gens ne sont pas autorisés à exprimer le moindre attachement, la moindre affection pour leur patrie. De plus, dépendant politiquement de l'image de la victime juive innocente, il est totalement impensable que la gauche consensuelle européenne soutienne un jour à bras-le-corps la cause
palestinienne, comme elle devrait pourtant le faire.
Ainsi, il semble bien qu'Auschwitz incarne le symbole du partenariat entre la gauche parlementaire européenne et la droite expansionniste américaine. Pour l'une comme pour l'autre, Auschwitz joue le rôle d'une icône représentant la menace qui pèse sur l'image de la société ouverte et, dans la perspective déterminée par ce lien mortel, toute force européenne authentiquement de gauche est irrémédiablement condamnée à la relégation dans la marginalité. Toute forme de gauche authentique, inspirée par les aspirations authentiquement rouges, est condamnée à se voir taxée de subversion et de radicalisme. En mars 1998, Robin Cook, ministre britannique des Affaires étrangères à l'époque, a effectué une visite diplomatique en Israël. Une fois là-bas, Cook a refusé, à juste titre, de visiter Yad Vashem, affirmant qu'il était plus intéressé par l'avenir que par le passé. Il n'a pas tardé à se faire jeter. Le refus de s'incliner devant l'évangile auschwitzien a coûté son poste à Cook. Ce ne sont pas les juifs qui l'ont débarqué du ministère des Affaires étrangères. Non c'est
le Parti travailliste qui l'a envoyé promener (plus précisément une institution parlementaire européenne de gauche).
Résumons Auschwitz n'est mis à toutes les sauces qu'à la seule fin de maintenir en vigueur le mythe de la société ouverte ; il n'est là qu'afin de donner l'illusion d'une identité occidentale libérée. Aussi longtemps qu'Auschwitz sera là, au cour de notre discours dominant, nous seront tout, sauf libérés ! Il y a une vie, après Auschwitz, et cette vie, elle nous appartient. Nous devons faire quelque chose à ce sujet. En tous les cas, s'il y a quelque chose que nous ne devons faire en aucun cas, c'est voler les vies d'autres hommes, au nom d'Auschwitz. Il semble, hélas, que c'est précisément ce que nous sommes en train de faire.

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