08 janvier 2005

 

La douce terreur de la ligne blanche


Je passais en voiture près d'un chantier mobile il y a quelques jours, contournant les employés municipaux qui repeignaient, semble-t-il, les marquages au sol d'un rond point de centre-ville. En fait, ils rajoutaient sur la chaussée une marque de plus, une sorte de virgule enjoignant aux automobiles, qui empruntaient jusque là deux files de rond-point, sans ralentir excessivement, à ne passer plus que sur une file aux endroits stratégiques de la boucle.
Rien que de très banal, jusque là. Seulement, ce resserrement est marqué seulement au sol, sans bornes plastiques, sans panneau d'obligation, juste un trait sur le goudron. Et puisque l'observance de ce trait ralentit les automobilistes, il faut bien chercher à comprendre : qu'est ce qui peut pousser un conducteur à accepter de ralentir sans motif apparent, sans même l'y obliger, simplement parce que tel est écrit sur le sol ?
N'y a-t-il pas dans cette douce contrainte, dans cette étouffante suggestion, une marque indéniable du totalitarisme soft qui nous prend à la gorge quotidiennement un peu plus ?

Un peu exagéré peut-être ? Mais cette intuition n'est pas nouvelle :
Songez à la généralisation récente des files d'attente devant tous les guichets : poste, banque, agences de toutes sortes, les ronds-de-cuir semblent éprouver à guider le parcours des usagers un plaisir certain.
Constatez l'omniprésence des feux de circulation dans certaines régions de France, alors que d'autres (le Nord par exemple) préfèrent laisser des priorités à droite, appelées d'ailleurs à disparaître dans les prochaines années.
L'embarquement sur certains TGV est maintenant soumis à contrôle (je parle bien d'embarquer dans le train, et pas de contrôle à bord pendant le trajet).
Faut-il évoquer encore la multiplication des formalités, que n'a pas restreint la récente campagne de "simplification administrative" ?

Un des aspects pervers de cette multiplication des contraintes qui ne disent pas leur nom, est l'utilisation de l'insécurité - permise par la gabegie des pouvoirs publics - pour justifier leur apparition.
Qui ose critiquer trop fort les radars fixes puisqu'ils sauveraient des centaines de vies chaque année ?
Qui oserait s'élever contre le suivi par bracelet électronique de détenus en liberté conditionnelle ou même d'anciens prisonniers ayant purgé leurs peines, puisque cette technique merveilleuse empêcherait la récidive des criminels sexuels (qui seront bientôt les seuls résidents de nos prisons, puisque les politiques corrompus n'y vont qu'une fois l'an pour que la presse puisse sortir ses dossiers, et que les z'y va seraient bien injustement punis, eux les représentants d'un espoir multiracial frustrés par nos attitudes néo-colonialistes et ethnocentristes ?)
Qui voudrait refuser les files d'attente même, puisque l'incivilité généralisée insupporte ceux qui voudraient tranquillement faire la queue ?

Mais ce n'est pas le plus terrible. A force de multiplier les points de contrôle, l'homme lui-même en vient à ne plus considérer d'autre voie de passage que celles des fourches caudines. Et pour filer les exemples choisis, songez à ceux qui, devant une file d'attente vide, vont suivre le labyrinthe prescrit par les rampes plutôt que tout simplement les franchir ? Et avez-vous idée de brûler un feu rouge, en ville, le soir, dans les petites rues de votre quartier, alors qu'aucune circulation ne vient empêcher votre passage ?

La masse passive entérine par sa servilité bestiale l'accroissement régulier des moyens adoucis de la contrainte universelle. Et alors que les totalitarismes durs ont provoqué par les bains de sang les réactions populaires et les parcours tragiques mais héroïques de quelques personnalités hors du commun, nos démocraties modernes ont su elles, nourrir cyniquement leurs peuples de loisirs faciles et de placards remplis, en écrasant régulièrement sous leur stupidité multipliée (toute foule est bête) les survivants accrochés sur le flot pour une dernière gorgée d'oxygène. Pourquoi descendre dans la rue, quand vous pouvez acheter à crédit le dernier écran plat, et qu'un débile transparent remporte le dernier jeu à la mode ? Pourquoi descendre, sauf de loin en loin, pour "préserver les acquis", bien sûr. J'aurais bien aimé voir les esclavagistes descendre il y a deux siècles, pour "préserver les acquis"...

On a beau rapporter les discussions de comptoir, le bouche-à-oreille : dès qu'elle se retrouve sommée de renouveler son servage, la foule s'incline. Il suffit pour le voir d'un intérêt régulier pour les sondages informels sur le web portant sur des sujets de société, ou simplement de relire les résultats électoraux de la Grande Mascarade de mai 2002.

Une résistance apparaîtrait-elle à cet étouffement, à cette mainmise généralisée de l'Etat sur l'individu ? L'article de Chictype, French Parano, en plus de provoquer ce billet, m'incite à le croire, en même temps que l'apparition de certains signes avant-coureurs dans ces franges discrètes que notre société enrichie laisse sur le bord de son chemin. Mais quelle solution, sauf l'exil ?

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