29 décembre 2004

 

Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, aphorisme 293

L'homme qui dit : "Cette chose me plaît, je m'en empare, je la protégerai, je la défendrai envers et contre tous" ; l'homme qui sait mener une affaire, rester fidèle à une pensée, garder une femme, punir et abattre un insolent ; l'homme qui manie sa colère comme un épée, auquel se rallient de leur plein gré les faibles, les souffrants, les opprimés et même les animaux, car tout naturellement ils relèvent de lui, un tel homme est par essence un maître, et quand il éprouve de la pitié, cette pitié a de la valeur. Mais que vaut, au contraire, la pitié des souffrants, ou celle de ceux qui vont jusqu'à prêcher la pitié ? Il y a aujourd'hui presque partout en Europe une sensibilité, une susceptibilité maladies à la douleur, une répugnante incontinence dans la plainte, une douilletterie qui cherche à se grimer en quelque chose de mieux, à l'aide de quelques colifichets philosophiques, et d'un peu de religion, il y a une véritable religion de la souffrance. Le manque de virilité de ce qu'on baptise pitié dans ces cercles d'exaltés est, me semble-t-il, ce qui saute d'abord aux yeux. Il faut proscrire énergiquement, radicalement, cette forme récente du mauvais goût, et je souhaiterais que pour s'en préserver on portât suspendu sur son coeur et à son cou la bonne amulette du gay saber - du gai savoir, s'il me faut expliquer ce mot aux Allemands.



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